La nouvelle dérive des continents

Visite officielle ex-Président ghanéen Kufuor

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Introduction

La Chinafrique, cette expression que l'on entend régulièrement depuis peu, n'est en fait pas un concept tout neuf.  Les relations entre l'Afrique et la Chine datent en effet de plusieurs siècles.  Mais il est clair que ces relations ont pris un nouveau visage depuis le début des années nonante.  Celles-ci reposent sur différentes motivations de part et d'autre, couvrent de nombreux domaines et ont des conséquences multiples tant sur les populations, l'économie ou l'environnement.  Pour certains, cette Chinafrique est une opportunité à saisir pour l'Afrique pour autant que ses dirigeants se préoccupent d'abord de l'intérêt de leur population.  Pour d'autres par contre, la Chine ne pénètre en Afrique que pour s'accaparer ses ressources naturelles à bas prix afin d'alimenter sa propre économie, et ce avec le concours des élites locales.  Mais les relations entre la Chine et l'Afrique ne se limitent pas au domaine économique et concernent de nombreux secteurs, y compris celui de la culture.

 

Ce dossier est une étude publiée par SCI - Projets Internationaux. (mars 2009)

Le Service Civil International est un mouvement international promouvant la paix et les rencontres interculturelles, au travers de projets de bénévolat à dimension sociale, culturelle et environnementale.  L'organisation internationale comporte 35 branches en Asie et en Europe, et plus de 50 partenaires en Europe de l'Est, Afrique et Amérique latine.  Le SCI a été fondé en 1920 par le Suisse Pierre Cérésole, membre du mouvement pacifiste naissant en Europe.  Favoriser la rencontre de gens de cultures différentes, dans un esprit d'ouverture, de curiosité, de découverte et surtout de respect mutuel, peut se mettre en place par l'intermédiaire d'un projet de soutien à une communauté locale.

Aujourd'hui, le SCI compte un millier de projets dans une centaine de pays, et plus de 10.000 volontaires participent chaque année à des chantiers internationaux.

La branche belge francophone du SCI est reconnue comme organisation de jeunesse par la Communauté Française. L'association est également reconnue comme ONG (organisation non gouvernementale) d'éducation au développement par la DGCD (Direction Générale de la Coopération au Développement).

Leur mission : "Oeuvrer à la promotion de la paix, de la réconciliation, de la compréhension entre les individus et les communautés, en mettant l'accent sur les échanges internationaux, le volontariat et les valeurs de solidarité, de responsabilité et de respect de l'homme et de son environnement.

Cartographie économique Chine Afrique

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"La Chinafrique"

Que signifie cette expression nouvelle dans nos oreilles ?  Une combinaison étrange de deux mondes totalement différents.  Cette "Chinafrique" est un concept qui n'est pas neuf !  C'est une histoire qui date, une "amitié" qui a commencé il y a bien longtemps et que les auteurs tentent d'expliquer à travers ce livre.  Ces deux reporters nous proposent ce voyage afin de nous permettre de comprendre, à travers histoires et témoignages divers, le phénomène de l'arrivée massive de Chinois sur le continent noir.

La Chine se dit être un très vieil ami de l'Afrique. C'est en 1421, raconte-t-on, qu'un amiral chinois débarque dans ce nouveau monde plein de promesses et de richesses, l'Afrique. C'est le temps de la découverte ! Se succéderont ensuite de nombreuses périodes d'investissement et de désinvestissement de l'Afrique; cela en fonction des climats politiques, économiques, culturels, etc. La Chine a tenu, à travers l'histoire, et c'est d'autant plus vrai aujourd'hui, à démontrer sa légitimité en Afrique. Il est en effet certain que la Chine reprend les commandes et poursuit les rêves de ses ancêtres avec beaucoup d'ardeur !

Matières premières et business

C'est au début des années 90 que la Chine devient une puissance économique mondiale. Elle investit à grande échelle dans de nombreux pays africains et leur fournit des ingénieurs de qualité ainsi que d'importantes sommes d'argent. Ces budgets sont investis dans des infrastructures en échange de contrats d'exploitation des matières premières. Par ailleurs, Pékin aide, à travers de nombreux services (informations, aides juridiques, prêts sans intérêt...), les pays avec lesquels elle collabore car il faut que ce grand projet de la Chinafrique fonctionne !  En contrepartie, les gouvernements africains offrent aux Chinois, en plus de l'accès aux matières premières, des avantages particuliers et exonérations de plusieurs types (exonérations sur les taxes, protection militaire, permission d'exploitation de zones forestières, etc.)

Mais que recherchent les Chinois ? La banque mondiale désigne le pétrole comme le premier trésor convoité. En effet, celui-ci est moins cher, de meilleure qualité et facile d'accès. Pékin a effectivement de nombreux contrats en Afrique lui permettant un accès au pétrole. Tout est question de concessions ! Mais les Chinois investissent également dans les minerais, le gaz, les infrastructures, les télécoms, le textile, le tourisme, l'industrie alimentaire, les écoles et autres projets sociaux. Tant de besoins que rencontre le peuple africain.

Les Africains et les Chinois sont assez critiques face à l'Europe considérée comme trop paternaliste et trop focalisée sur les droits humains et l'aide humanitaire. Par contre, la Chine sait que ses projets vont fonctionner car l'Afrique a besoin de faire du commerce et des échanges intéressants économiquement. Les Chinois sont là pour le business et rien d'autre, et ne s'en cachent pas. Ils connaissent bien les secteurs rentables et les pays partenaires sont "choisis" en fonction de ce qu'ils peuvent rapporter.

Des travailleurs chinois, issus principalement des campagnes, arrivent en masse en Afrique et y ouvrent de petits commerces de pacotille. Mais nous constatons que ces travailleurs se rendent en Afrique pour envoyer de l'argent à leur famille et ne s'y installent pas définitivement. Lorsqu'ils ont gagné suffisamment d'argent, ils rentrent au pays. Cela demande souvent des sacrifices. Mais pas trop ! Effectivement, la plupart des Chinois restent assez fermés à la culture du pays d'accueil et poursuivent leurs us et coutumes chinois. On se fréquente pour le travail mais on ne se mélange pas !

Quels bénéfices pour les Africains ?

Le profit que les ouvriers africains peuvent tirer de la présence chinoise est moindre. Un des problèmes étant que les entreprises privées ou publiques ont bien du mal à s'organiser et à stabiliser leur travail car elles sont sans arrêt pillées par des élites politiques qui mènent la grande vie et s'accrochent au pouvoir. Face à cette corruption, les Chinois se montrent plutôt indulgents.

Tout le monde semble donc content sauf les ouvriers africains qui sont parfois battus, maltraités, peu formés, peu rémunérés, remplacés par des machines moins coûteuses, pas indemnisés en cas d'accident et laissés à leur sort à la fin d'un chantier. On peut constater cela, par exemple, en Angola sur un chantier de chemin de fer. L'Angola est un pays surendetté et déjà anéanti par la guerre civile, où de nombreux Chinois investissent en obligeant les Angolais à rembourser leur dette par du pétrole. Tout cela va-t-il réellement aider ce pays désolé et ce peuple fragilisé ?

Il est assez clair que les sentiments des Africains envers les Chinois se trouvent mitigés mais ces derniers restent pourtant considérés par beaucoup comme des travailleurs courageux, efficaces, persévérants, rigoureux, sérieux et rapides, même si de nombreux chantiers durent anormalement longtemps !

En Afrique, peut-être plus qu'ailleurs, on déplore de nombreux faits de violence et des conflits ouverts se déroulent dans certains pays. Mais la violence peut engendrer un bon commerce. En effet, les Chinois fournissent de nombreuses armes qui servent dans des conflits entre pays ou communautés, comme au Tchad par exemple. Pékin est un des principaux exportateurs d'armes au monde et fait de certains drames humains un business. La Chine s'implique donc, l'air de rien, dans des affaires qui ne devraient pas la concerner.

Les impacts sur l'environnement de ces investissements ne sont pas négligeables. Au Congo par exemple, la forêt tropicale (2ème au monde après l'Amazonie) est surexploitée et la biodiversité de parcs naturels est en danger. Le bois est utilisé dans les usines ou exporté, et finit parfois chez nous, dans certains magasins de meubles bien connus.

Le gouvernement congolais trahit ainsi ses engagements envers l'environnement et se retrouve parfois actionnaire dans des sociétés qui ne respectent en rien la nature.

Si la Chine a su investir en Afrique, c'est notamment grâce à l'argent dont elle dispose et grâce à des stratégies bien réfléchies. C'est un succès ! Celui-ci s'explique par le fait que la Chine prend des risques et s'engage sur du long terme. Elle offre aussi du travail à de nombreux Africains et Chinois et s'efforce de réunifier l'Afrique en ouvrant les frontières et en nouant des relations avec des pays parfois en conflits; il est vrai que des investissements entraînent parfois certaines accalmies.

Les Chinois produisent et créent des entreprises et infrastructures utiles aux africains. "Ils ramènent l'Afrique, alors à la dérive, à la techtonique de la mondialisation" comme l'expliquent les auteurs, et l'Occident s'en mord les doigts ! L'Afrique n'a jamais été si convoitée et cela ne fait que commencer.

D'un autre côté, la corruption est fort présente, les droits des travailleurs sont rarement respectés, les bénéfices rapportent aux plus forts et hauts placés, et les impacts sur l'environnement sont importants.

La Chine aurait agrandi son exposition aux risques en occupant un nombre incroyable de positions simultanées et ses relations avec l'Afrique restent tendues et délicates.

Tout n'est pas blanc, tout n'est pas noir et la Chinafrique reste un sujet fort complexe.

Ce livre tente de manière structurée d'expliquer les enjeux. Réalisé suite à un grand voyage et s'inspirant de vraies histoires, ce livre fait réfléchir, fait bondir et interpelle !

Reste à voir ce que la crise financière actuelle aura comme impact sur cette Chinafrique.

L'ouvrage expose de nombreux aspects de la relation mais tentons nous aussi de faire nos propres opinions sur le sujet.

Céline Canivet groupe Asie

Cet article est un compte rendu du livre La Chinafrique, Serge Michel et Michel Beuret, Editions Grasset, 2008.

Rapports sino-africains

Hôtel des parlementaires à Yamoussoukro CI

L'Afrique fait aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises. Occidentaux et Chinois s'y bousculent afin de faire main basse sur ses matières premières. Les uns et les autres conditionnent ou non leurs collaborations, mais celles-ci représentent des opportunités de développement pour l'Afrique. Pour autant que les dirigeants africains mettent au centre de leurs exigences l'intérêt de leur population. C'est l'avis de Ildevert Assi, responsable associatif en Côte d'Ivoire, que notre partenaire ivoirien a rencontré pour vous.

Depuis un certain nombre d'années, la Chine est en train de faire une entrée en force sur le continent africain. Quelles en sont vos impressions ?

L'Afrique a besoin de beaucoup de partenaires pour son développement. L'arrivée de la Chine représente un pays de plus pour le développement du continent, donc à première vue ce n'est pas une mauvaise chose en soi.

Les Africains ont une longue tradition de coopération avec les pays occidentaux. Selon vous, quelles sont les raisons qui les poussent aujourd'hui à s'ouvrir aussi facilement à ce nouveau partenaire qu'est la Chine ?

Les partenaires traditionnels de l'Afrique ne peuvent pas être à eux seuls la solution au problème du développement africain. Les Africains cherchent donc à explorer d'autres pistes. Ce n'est pas une mise à l'écart de partenaires occidentaux à qui nous devons d'ailleurs beaucoup et à qui nous restons liés quels que soient ceux qui arrivent.

L'esprit est plutôt à l'élargissement de leur espace de coopération. Mais ce qu'il faut relever c'est que la coopération avec les Occidentaux, contrairement à celle avec la Chine, est assujettie à une infinité de conditions qui parfois entravent la bonne marche des relations économiques. Avec la Chine le contexte est tout autre. C'est le principe du "gagnant-gagnant" sans trop de conditions à travers surtout les prêts à taux d'intérêt nul.

Ne peut-on pas craindre que l'Afrique devienne, comme cela a souvent été le cas, le théâtre d'un choc d'intérêts entre Occidentaux et des pays comme la Chine, l'Inde...? L'exemple du Darfour ne pourrait-il pas se répéter ailleurs en Afrique ?

Aujourd'hui, l'Afrique représente un enjeu pour toutes les puissances. Dès lors, c'est aux Africains de pouvoir jauger et choisir les partenaires et non de se laisser utiliser comme champs de conflits pour les arrivants. Pour parler de la situation du Soudan, je dirais que la Chine exploite le pétrole de ce pays et son soutien au régime en place est donc logique. Je ne voudrais pas dédouaner ce régime qui s'est compromis dans des atrocités contre le peuple du Darfour. Mais je veux juste dire que ce que fait la Chine au Soudan, des Occidentaux l'ont déjà fait dans plusieurs pays d'Afrique en soutenant des dictateurs ou des rebellions dans le seul but de protéger ou renforcer leurs intérêts. Les Occidentaux s'offusquent de l'attitude de la Chine, or c'est quelque chose qu'ils ont déjà vu ou réalisé ailleurs. Mais il revient aux Africains d'avoir plus de discernement dans les rapports avec les autres afin que leur espace ne soit pas converti en champs de bataille au service seulement de leurs partenaires plus puissants.

Pensez-vous que cette coopération sino-africaine puisse apporter aux Africains plus que ne l'ont fait les occidentaux ?

On cherche toujours quelque chose qu'on n'a pas avec l'autre ou les autres. Par rapport aux Occidentaux, je dirais que la Chine propose des échanges plus pratiques ou plus réalistes. Elle ne s'intéresse pas à la politique interne de ses partenaires, du moins pour le moment, contrairement aux Occidentaux qui influencent ou même dictent aux partenaires la politique à adopter à travers les institutions comme le FMI et Banque mondiale. Les nombreuses conditions qui accompagnent leur coopération fait qu'on les voit plus en donneurs d'ordre qu'en véritables partenaires au développement. Ce qui est loin d'être le cas avec la Chine. Donc les Africains retrouvent quelque peu avec la Chine un cadre de coopération moins contraignant et plus réaliste.

La Chinafrique n'est-elle pas une copie de la Françafrique ?

A mon avis, le sommet France-Afrique ressemble plus à une réunion où la France dicte ses désidérata aux différents chefs d'Etat. Je pense qu'avec la Chine, comme je l'ai dit tantôt, le débat a une tendance plus libre où les Africains se sentent moins contraints. La coopération chinoise ne semble pas s'ingérer dans les affaires internes des Etats. Or avec la France je pense que ce n'est pas le cas à tout moment; à travers ses puissantes multinationales, la France exerce un véritable contre pouvoir dans les Etats africains. La Chinafrique ne saurait être une copie de la Françafrique. Le point de convergence c'est qu'il s'agit dans les deux cas de l'Afrique qui aiguise les appétits de ces pays.

Particulièrement en Côte d'Ivoire, les Chinois ont commencé à intervenir dans tous les secteurs d'activités. Comment entrevoyez-vous les rapports entre eux et les opérateurs économiques locaux ? Ne risquent-ils pas d'être vus plus comme envahisseurs que de véritables partenaires au développement ?

Il y a des opérateurs économiques privés chinois en Côte d'Ivoire. Leur intégration n'est pas aussi facile qu'on pourrait le penser. On les voit ici un peu partout, surtout avec leur médicaments qui ne sont d'ailleurs pas les mieux vendus de la place. Le contexte ivoirien est différent de celui de certains pays africains tels que le Cameroun, où la Chine, à ce que je sache, s'est accaparé de plusieurs secteurs d'activités. Ici, les Ivoiriens sont bien en place et tiennent la concurrence, la législation est stricte, ce qui fait que les hommes d'affaires chinois ne se retrouvent pas sur un terrain conquis, ils doivent aussi batailler pour s'implanter. Par ailleurs, il y a la coopération bilatérale, où on ne peut pas parler d'envahissement. Certaines oeuvres telles que l'hôtel des parlementaires de Yamoussoukro et plusieurs voie bitumées sont les signes de cette coopération.

Le gouvernement ivoirien actuel a toujours milité pour un équilibre dans les échanges avec les partenaires au développement. Pensez-vous qu'avec la Chine, cette condition soit remplie ?

Le principe du "gagnant-gagnant", même s'il ne garantit pas une stricte équité, est déjà un pas vers cette forme de coopération exigée par le gouvernement. Je pense qu'à l'avenir, si tous les Africains parlent d'une même voix devant la Chine, ce qui n'a jamais été véritablement le cas avec les Occidentaux, on pourra prétendre à un équilibre plus serré entre les deux parties.

Quelles sont les conditions pour que cette collaboration soit durable et fructueuse surtout pour les Africains, de sorte qu'on n'ait pas le sentiment que la Chine pille les ressources africaines ?

Ce qu'on reproche à la coopération chinoise, c'est qu'elle a tendance à utiliser de moins en moins l'expertise et la main d'oeuvre locales. Ils viennent avec un maximum d'hommes, leur matériel, et finalement peu de locaux se retrouvent, comme on l'aurait souhaité, à des postes de à responsabilités. Et cela n'est pas du tout bénéfique pour nous. Ils gagneraient donc à intégrer les valeurs locales et je crois que cela apporterait plus d'éclat dans cette collaboration et serait avantageux pour les deux camps.

Pour terminer que pouvez-vous recommander aux Africains dans leurs rapports avec les nouveaux partenaires ?

Je voudrais demander aux dirigeants africains d'être plus vigilants, de penser cette fois aux intérêts de leurs populations qu'ils sont censés servir. Diversifier les secteurs de coopération et surtout créer un cadre qui leur permettrait de se retrouver, discuter et échanger afin de parler d'une seule voix avec la Chine. On a souvent coopéré individuellement et cela ne conduit nulle part. Aujourd'hui il y a d'autres pays émergents (l'Inde, le Brésil,...) qui proposent aussi des technologies qui pourraient être de grands apports aux Africains dans leur politique d'élargissement de la coopération.

Propos recueillis par Marcel Camara.

La Chine, nouveau partenaire ou nouveau colonisateur ?

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La Chine se présente aujourd'hui en Afrique comme alternative aux grandes institutions financières (Banque mondiale, Fonds monétaire international) mais les Africains ont-ils vraiment à y gagner ?  Pour nous éclairer, nous avons rencontré Renaud Vivien, juriste au CADTM (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde).

Peut-on voir dans la Chinafrique une référence à la Françafrique ?

D'abord il faut rappeler ce qu'est la Françafrique. Ca décrit la politique de la France à l'égard de ses anciennes colonies en Afrique, la politique néocoloniale qui subsiste à travers l'implantation de ses transnationales en Afrique pour mettre la main sur les richesses naturelles à bas prix. On peut donc considérer que la Chinafrique répond à cette même politique puisque, depuis quelques années maintenant, elle pénètre en Afrique pour s'accaparer des ressources naturelles et ensuite alimenter sa propre économie. Cette évolution est assez récente, elle s'est amplifiée au cours des années 90 puisque le volume des échanges entre la Chine et l'Afrique a augmenté de 700%. A partir des années 2000 et de la conférence sino-africaine, les accords commerciaux se sont encore multipliés si bien qu'en 2007, la Chine est passée devant la France dans le classement des partenaires commerciaux de l'Afrique. Mais ce n'est pas pour autant que la Françafrique a cessé d'exister, malgré les discours tonitruants de Nicolas Sarkozy qui prône la rupture à tout bout de champ. On remarque qu'il a toujours des ententes plus que cordiales entre Sarkozy et des dictateurs en place depuis plus de 30 ans comme Omar Bongo (qui vient de décédé) au Gabon et Sassou Nguesso au Congo Brazzaville. On a aussi observé que juste après l'élection de Sarkozy à la présidence française, les premiers chefs d'Etat africains reçus à l'Elysée furent Bongo et Nguesso. Et ce n'est pas près de s'arrêter sous Sarkozy comme on peut le voir quand il soutient des groupes tels que Bolloré en Afrique de l'Ouest, des entreprises comme Areva au Niger qui exploitent de l'uranium et causent des dégâts environnementaux énormes ainsi que des dommages humains.

Est-ce que la Chinafrique utilise les mêmes procédés que la Françafrique pour s'implanter ?

C'est vrai pour ce qui est de l'exploitation des richesses naturelles à bas prix. Mais c'est différent car les Chinois, eux, ne se posent pas en colonisateurs car ils ne dictent pas la politique que ces pays devraient suivre pour servir leurs intérêts.

Se présentent-ils comme des alternatives, des aides ?

Certains les présentent comme tels mais les Chinois, eux, restent francs dans la mesure où ils font du commerce. Mes ce commerce est lui-même déséquilibré. On évoque en effet des contrats "gagnant-gagnant" or ils sont bien plus avantageux pour la Chine car ce sont des contrats qui hypothèquent l'exploitation des ressources naturelles pendant de nombreuses années. Et encore une fois, la différence avec la France et les institutions internationales telles que le FMI et la Banque mondiale, c'est que la Chine ne pose pas de conditions.

Quels sont les pays visés par ces contrats chinois ?

Ce sont principalement les pays africains qui regorgent de matières premières, donc la RDC qui possède quasiment toutes les ressources naturelles convoitées par les puissances occidentales et par la Chine (cobalt, cuivre, coltan, or, diamant, bois, pétrole), l'Angola, le Soudan, l'Ethiopie, la Sierra Leone. Un chiffre représentatif : 25% de la production de pétrole en Angola est importée par la Chine.

Peux-tu nous expliquer, à travers l'exemple de la RDC, quels types d'accords commerciaux sont passés entre la Chine et l'Afrique ?

Il existe un accord commercial, présenté comme "le contrat du siècle" et signé en septembre 2007, entre un groupement d'entreprises chinoises et le gouvernement congolais, et qui fut applaudi par les médias et le gouvernement congolais. La logique du contrat est que la Chine finance les infrastructures en RDC et en échange la RDC donne des concessions minières à la Chine. Or ce contrat est complètement déséquilibré puisque concrètement, il crée une entreprise à capitaux mixtes dont 68% de capital détenu par les entreprises chinoises et 32% par des sociétés congolaises. Et avant même que la Chine ne réalise des études de faisabilité et ne débloque des fonds pour financer les infrastructures (routes mais aussi très marginalement, des hôpitaux et écoles) et l'extraction minière, le gouvernement congolais, en vertu de ce contrat, met à disposition de la Chine des gisements de 10 millions de tonnes de cuivre et de 600.000 tonnes de cobalt.

Par ailleurs, il est pertinent d'épingler trois périodes distinctes prévues dans ce contrat : durant la première période, 100% des bénéfices continueront à rembourser les investissements de la Chine ; la deuxième période du contrat stipule que 66% des bénéfices continueront à rembourser les investissements de la Chine contre 34% qui serviront à la rétribution des actionnaires de cette société; la troisième période dit enfin que la totalité des bénéfices iront aux actionnaires.

Il n'y a rien qui va à la RDC et l'article 6 de ce contrat dit explicitement que la partie chinoise sera totalement exonérée des impôts, des droits, des taxes, des redevances (directes ou indirectes). Il n'y a donc pas un centime chinois qui entre dans le budget congolais pour l'exploitation de ces minerais qui appartiennent à la population congolaise.

On peut conclure que la Chine ne contribue pas au développement de l'Afrique mais pourquoi des pays y sont-ils favorables dans la mesure où ils ne retouchent rien ?

C'est favorable pour les dirigeants africains qui n'agissent pas dans l'intérêt de leur population mais en Europe, c'est pareil aussi. Il est clair que ça ne profite qu'aux élites locales, aux gouverneurs et chefs d'Etat car ces contrats sont opaques ce qui facilite la corruption et les détournements d'argent. De plus, ils ont l'avantage, en traitant avec la Chine, de recevoir ces financements très rapidement et sans condition.

Donc on ne parle pas de développement pour l'Afrique mais bien de la Chine et de sa main d'oeuvre puisque lorsque les Chinois s'implantent en Afrique, ils emmènent leur main d'oeuvre et n'emploient quasiment aucun Africain.

Pour en revenir à la comparaison, entre la Chine et les institutions financières internationales (IFI), peux-tu nous détailler les différences majeurs ?

La grande différence, c'est au niveau des conditions posées par le FMI et la BM, qui servent les intérêts des USA et des pays de l'OCDE, eux-mêmes au service de leurs transnationales qui vont pouvoir exploiter les ressources naturelles en Afrique. Ces IFI ne se contentent pas de faciliter l'exploitation des ressources naturelles mais en plus, dictent les politiques, la privatisation, le licenciement des fonctionnaires, l'abandon du contrôle des capitaux,...  La principale différence se situe dans la politique impérialiste qu'imposent ces IFI alors que la Chine ne veut que servir ses intérêts économiques et non politiques. C'est justement cela qui séduit les dirigeants africains ainsi que les médias car ils croient être traités sur un pied d'égalité.

Toi qui t'es déjà rendu en RDC plusieurs fois pour le CADTM, as-tu pu voir des impacts concrets de cette alliance avec la Chine ?

J'avais été dans le Katanga où il y a le projet de construire, par entreprise chinoise, une autoroute à 4 voies entre la capitale du Katanga (Lubumbashi), qui est aussi la capitale du cuivre - exporté et constituant, pour la RDC, une source de devises en dollars pour rembourser sa dette - et la Zambie. C'est une route directe qui a pour but d'acheminer plus facilement toutes les ressources vers la Chine car il n'y a aucune industrie de transformation en RDC. Toute la plus-value retourne à la Chine car la RDC donne ses ressources à l'état brut.

Propos receuillis par Yolaine Lhoist.

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Dernière mise à jour de cette page le 22/06/2009

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